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Voici la seconde partie d'un texte que m'a fait connaître un ami internaute.
Il s'agit du témoignage d'un intervenant en ZEP qui y anime des ateliers de poésie... En ces temps de rentrée scolaire, ces mots résonnent en moi avec justesse et profondeur, c'est pourquoi j'ai aimé vous les faire connaître...


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                [...] L'école, à mes yeux, n'est pas destinée à transmettre seulement des connaissances ou des savoirs. "Éduquer, pour reprendre les mots de Montaigne, ce n 'est pas remplir des vases, mais allumer des feux."
Le feu de l'attention, le feu de l'étonnement, le feu de la présence à l'instant présent... Vivons-nous vraiment nos vies ou nous contentons-nous de rabâcher des images toutes faites ? Jusqu'où sommes-nous prêts à nous aventurer dans l'authenticité ?

                Chez les enfants de ZEP, il n'y a pas de demi-mesure. L'intensité de leurs sentiments peut se montrer bouleversante quand on les délivre de l'agitation derrière laquelle ils camouflent leurs angoisses.
Dans la même classe, j'ai invité un enfant à caresser l'écorce d'un arbre solitaire qui poussait dans la cour de récréation, et voici ce qu'il a écrit :
"Quand je touche / Un arbre / Je crois mourir"

                La poésie n'est pas une science. Elle ne s'intéresse pas aux phénomènes reproductibles, seulement aux jaillissements imprévisibles. Inutile donc de vouloir systématiser telle ou telle méthode. Pour autant, peut-on améliorer notre système éducatif ? Comment faire pour que les classes ne soient pas seulement le re­flet des tensions et inégalités extérieures, mais un tremplin vers d'autres possibles ? Il conviendrait (vaine utopie ?) de créer des écoles réellement civilisatrices : des pôles d'harmonie et de cohérence pour tout le reste de la société.
Esquissons ici quelques pistes.

                En priorité, aérer l'architecture, éviter le tout-béton, faire que les bâtiments soient moins segmentés et concentrationnaires. Privilégier à l'intérieur des établissements le lien avec la nature et tout ce qui redonne racine (arbres, plantes, totems, symboles archétypaux...). L'ordre et la discipline ne naissent pas seulement de la répression extérieure (comme il est de bon ton de le claironner aujourd'hui), mais avant tout d'une stabilité intérieure qu'il s'agit de faire éclore chez chaque enfant. Pour cela, créer des classes moins surchargées où chacun pourra se sentir exister (comment écouter un professeur quand on n'a jamais eu la chance, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, d'être vraiment entendu ?).
Parallèlement à l'enseignement des matières de base, développer des ateliers créatifs où l'inventivité, l'expérience directe, les facultés d'auto-apprentissage des enfants sont vivifiées. Faire mieux communiquer les différentes disciplines enseignées. En notre époque de grands déséquilibres planétaires, est-il encore possible de cloisonner biologie, écologie, géographie, économie, réflexion philosophique et apprentissage de la citoyenneté? Le XXIème siècle sera relié ou ne sera pas. Chez une même personne, les dimensions corporelles, émotionnelles et intellec­tuelles s'interpénètrent intimement. La poésie ne met pas en jeu que des mots, des abstractions, mais aussi le souffle, l'enracinement, la présence au corps. Comment faire goûter la saveur d'un texte poétique à des enfants quand l'expérience même de beauté a été bannie d'une bonne partie de notre culture et de notre vie quotidienne ?
En 1948, Albert Camus (qui n'a pourtant pas connu les affres de la téléréalité) écrivait déjà : " Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté. [...] Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs".
Je crois à la vertu civilisatrice d'une pleine lune, d'un arc-en-ciel, d'un orage de grêle... Réactiver notre lien au cosmos permet aussi de renouer avec notre dignité d'être humain. De la même manière, pourquoi séparer hermétiquement l'acquisition des outils du langage (orthographe, vocabulaire...) et les motivations profondes qui leur permettent d'être mis en œuvre ? La pauvreté d'expression dissimule toujours un rétrécissement de l'élan vital.

                Je me souviens d'une classe de ZEP de Paris où pas un enfant ne connaissait la signification du mot "bourgeon". Et pour cause : aucun d'entre eux n'avait vu de près un arbre en fleur : tout un symbole ! Combien de fois, en réveillant la puissance d'étonnement des élèves, ai-je vu surgir sous leur plume des mots et des expressions raffinées qu'ils gardaient enfouis au fond d'eux...

                Les enfants ne sont pas seulement notre avenir. Ils sont aussi le miroir de notre présent, les promesses mais aussi les impasses de notre civilisation. Vouloir "éduquer nos enfants sans faire l'effort parallèlement de réinventer, réenfanter les structures de notre société est un jeu de dupes. Les vieilles racines et les jeunes feuilles d'un arbre sont traversées par la même sève, alors...

                J'aimerais clore ce petit voyage en ZEP sur une note d'espoir. Ce jour-là, je me trouvais dans une école particulièrement triste et terne. Une sorte de maison de retraite pour enfants. La vie, malgré tout, avait encore envie de gambader et de pétiller. J'invitai une vingtaine d'enfants à me dire qui ils étaient vraiment. J'entends alors un jeune Africainaux yeux de braise me murmurer ce surnom qu'il s'était lui-même donné : "La beauté du froid"...

THIERRY CAZALS      

Thierry Cazais est docteur en sociologie, ancien journaliste aux "Cahiers du cinéma", il anime depuis six ans des ateliers poétiques dans les écoles et les bibliothèques. Il est l'auteur notamment du "Rire des lucioles" (Opale), "Le Petit Cul tout blanc du lièvre" et "L'Enfant qui avait peur du silence" (Motus), "Visage de la neige" (l'Epi de Seigle).

LE NOUVEL OBSERVATEUR 30 juin-6 juillet 2005